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Les Galapagos

Whitetip reef shark, Requin à pointes blanches, Triaenodon obesus

 

Notre guide demande au pilote de couper le moteur. L’excitation à bord du pneumatique atteint son paroxysme lorsque, tous ensemble, nous roulons vers l’arrière dans l’eau. Je m’empresse de faire surface afin de récupérer mon appareil photo, tendu par le pilote. Je descends ensuite rapidement vers le fond. Devant mes yeux, le spectacle est à ce point magique que j’en oublie de respirer. La visibilité, nettement meilleure qu’escomptée, me permet d’observer à distance une tortue marine nageant en ma direction. En fait, elle fuit les autres plongeurs, dont je m’éloignais pour mieux capturer les images de cette première plongée.

En sens opposé, un immense banc de Galapagos grunts forme un mur argenté ondulant au gré des mouvements des poissons.Sous moi, trois requins whitetip reef shark semblent inquiets de notre présence. Je choisis de les photographier et me dirige vers eux. Les deux premiers déguerpissent illico, mais pour mon plus grand plaisir, le troisième passe près de moi avant de disparaître dans le bleu. Nous sommes à l’île Mosquera, dans l’archipel magique des îles Galapagos.

Situé à 1 000 kilomètres à l’ouest des côtes sud-américaines sur la ligne de l’équateur, l’archipel des îles Galápagos a surgi des profondeurs de l’océan Pacifique voilà trois à cinq millions d’années. Couvrant 8 000 kilomètres carrés, l’archipel se compose de 14 îles principales et de 107 îlots. La colonisation terrestre par les végétaux et les animaux s’est produite lentement au fil des millénaires. Les différentes espèces y sont parvenues, portées par les grands vents dominants ou par la mer, sur des radeaux de feuilles et de branches à la merci des courants marins. L’archipel doit à ces mêmes courants la richesse exceptionnelle des fonds marins que nous explorons aujourd’hui.

Plusieurs courants traversent et influencent les Galápagos. Le courant du Pérou (Humboldt) remonte la côte sud-américaine, transportant des eaux riches et froides de l’Antarctique. Arrive ensuite, du nord-est, le courant du Panama. Ces eaux plus chaudes s’unissent à l’équateur à celles du courant du Pérou. Ensemble, elles bifurquent subséquemment vers l’ouest pour former le courant sud-équatorial, qui baigne l’archipel d’est en ouest. C’est par lui que la majorité des espèces marines ont rejoint les îles Galápagos. Le courant de Crownwell, un courant profond du Pacifique central, voyage d’ouest en est. Ce confluent aux multiples courants crée un milieu exceptionnel où se côtoie une vie marine tempérée et tropicale.

Les îles Galápagos n’ont aucune population humaine indigène. Les premiers à fouler le sol des îles ont probablement été les Incas. Tout comme pour les premiers Européens, en 1535, les Incas dérivent, prisonniers des courants marins, au large des côtes du continent sud-américain, en direction de l’archipel.

Une fois l’emplacement des îles connu des Européens, les visiteurs se composent principalement de pirates et de corsaires. Ils y séjournent en secret après un raid sur une ville du continent pour y réparer leurs bateaux et faire provision de tortues, une source de viande fraîche facilement accessible.

Le 12 février 1832, l’Équateur prend officiellement possession des îles Galápagos pour y installer une première colonie de soldats exilés et de prisonniers. Toutefois, en raison de la rareté de terres arables et de l’eau potable, la population de résidents n’augmente que peu à peu. À cette époque, plus précisément le 15 septembre 1835, les résidents y accueillent celui qui deviendra leur plus illustre visiteur, le jeune Charles Darwin. C’est lors de cette visite de six semaines qu’il établit les bases de son célèbre manuscrit sur la théorie de l’évolution des espèces.

En 1959, le gouvernement de l’Équateur déclare l’archipel des îles Galápagos parc national. Ce dernier couvre aujourd’hui une zone marine de 70 000 kilomètres carrés. En 1978, c’est au tour de l’UNESCO de déclarer les îles Galápagos patrimoine mondial. Toutefois, au grand désarroi du gouvernement équatorien, l’UNESCO reclasse en 2007 l’archipel et lui donne le statut de site patrimonial en danger. La mauvaise gestion du développement touristique, de l’industrie des pêches ainsi que la grande difficulté à éradiquer les espèces introduites lui valent cette mauvaise note.

En 1990, la population locale n’est que de 9 735 habitants. Aujourd’hui, avec une augmentation annuelle de plus de 10 %, elle dépasse les 20 000 habitants. En raison de la demande accrue en main-d’œuvre, c’est la popularité de l’archipel auprès des touristes qui est responsable de cette explosion démographique. En 2005, environ 200 000 touristes se sont rendus aux îles et de ce nombre, 25 000 pratiquent la plongée sous-marine. Puisque l’Équateur est un pays du tiers-monde où la corruption demeure omniprésente et puisque le parc national ne possède que des moyens limités, le travail accompli pour protéger cet écosystème unique au monde est plus que louable. Toutefois, cela reste insuffisant pour protéger la population locale de requins, réduite de moitié au cours des vingt dernières années.

Tout au long du voyage, notre guide naturaliste, Fabricio, nous parle longuement des défis à relever par l’administration du parc afin de protéger un territoire aussi vaste. Je vous entretiendrai plus tard sur ce sujet, mais revenons d’abord à l’essentiel de cet article, la plongée au paradis perdu des îles Galápagos.

Les fonds marins des îles Galápagos ne ressemblent en rien aux autres sites de plongées que j’ai eu la chance de visiter. Cette région du monde attire principalement les plongeurs expérimentés et les grands voyageurs. Ce type de visiteurs s’intéresse peu aux récifs coralliens, aux étoiles de mer ou aux nombreux poissons tropicaux qu’on y observe. Même la vue d’une grande murène verte les laisse indifférents. Ils viennent pour une chose, les gros spécimens, et j’ai nommé les requins-baleines, les requins marteaux et autres requins de récifs, sans oublier les tortues marines, les otaries et parfois même les dauphins.

 

Pour avoir la chance de voir ces gros spécimens, il faut naviguer de 15 à 20 heures et se rendre au nord-ouest de l’archipel vers les îles Darwin et Wolf. Les excursions terrestres sur ces deux minuscules îles sont interdites. La plongée y est toutefois permise, mais depuis 2008, elle se limite à quelques bateaux seulement. Cette mesure, qui a pris tout le monde par surprise, vise à limiter l’impact des plongeurs sur les populations de requins.

Avec le nom de ces deux îles en tête, nous embarquons sur notre bateau, l’Estrella del Mar, un monocoque de 25 mètres d’une capacité de 16 plongeurs. Fabricio nous explique le déroulement de la semaine et nous assigne une cabine. Après une brève plongée d’acclimatation dans une baie sablonneuse sans intérêt, question de vérifier l’équipement et de régler les plombs, nous voilà prêts pour la grande aventure.

Au déjeuner du lendemain, avalé à toute vitesse pour préparer mon équipement photo, nous ancrons près de Mosquera. Il s’agit d’une petite île située entre les îles Baltra et North Seymour. Fabricio nous explique ensuite le fonctionnement à bord des pangas, le nom local pour les pneumatiques, ainsi que le déroulement de la plongée. Cette première plongée brièvement racontée en début d’article restera pour moi une des plus belles du voyage, une plongée avec peu de courant et beaucoup d’espèces, incluant tortues, requins et raies. Les autres plongées, à l’exception de la dernière journée, ont été beaucoup plus physiques.

Pour la deuxième plongée de la matinée, nous nous déplaçons sur une courte distance vers l’île de North Seymour. Dès les premiers mètres de descente, un groupe de requins, de barracudas et de tortues marines nous accueille. De toute évidence, le courant de deux nœuds ne les perturbe pas autant que nous. Des whitetip reef sharks nous entourent, la tension monte, mais Fabricio nous assure que ces curieux ne sont pas agressifs. En direction opposée, un banc de 150 à 200 barracudas pélicans attire mon attention. Cette espèce du Pacifique est de plus petite taille que son cousin de l’Atlantique, le grand barracuda. Leur mouvement synchrone me séduit totalement, j’ai l’impression d’assister à spectacle mille fois répété.

À peine revenu à bord, l’équipage composé de six membres s’affaire aux préparatifs en vue de la longue route vers les îles Darwin et Wolf. Je réalise, aussitôt passé le noyau central de l’archipel, que le Pacifique ne porte pas bien son nom. Malgré le faible vent, une houle qui va sans cesse en augmentant agite le bateau. Elle a rapidement raison de moi et je dois me résigner à prendre des Gravol. À plusieurs reprises durant la nuit, je me réveille, croyant que nous sommes sur le point de verser. Je ne veux même pas imaginer être là par un bon vent, encore moins durant une tempête.

Au déjeuner, je trouve le chemin de ma cabine à la salle à dîner pour le moins pénible et mon appétit n’est pas vraiment au rendez-vous. Heureusement, la vue de l’île Darwin par le hublot me donne espoir. Une fois ancré près de l’île, je me porte mieux et je m’affaire aux préparatifs de la plongée.

Fabricio nous explique que nous plongerons près de l’arche, un genre de mini-rocher Percé situé à une centaine de mètres de l’île Darwin. Il nous explique la descente le long d’une paroi abrupte jusqu’à un petit plateau à 20 mètres de profondeur. Il insiste sur le fait que nous devons couler assez vite, car le courant à ce site est fort et nous risquons de dériver très rapidement. Une fois installés aux abords du plateau, nous allons attendre pour observer requins, tortues et raies passant à proximité de la paroi. Si nous sommes chanceux, nous verrons peut-être the big animal. Fabricio, le superstitieux, refuse de nommer le requin-baleine par son nom, car selon lui, cela porte malchance.

La descente, malgré le fort courant, s’est bien déroulée, sauf pour notre consommation d’air qui en prend pour son rhume. Nous nous installons sur le plateau et regardons passer les requins les uns après les autres, entrecoupés de raies et de tortues. Le spectacle me fascine, mais il se déroule un peu trop loin de nous, spécialement au goût des photographes du groupe qui aimeraient bien se rapprocher de leurs sujets. Nous nous sentons un peu comme des groupies trop loin de leurs vedettes préférées.

Comme convenu, après 25 minutes d’attente, nous quittons le plateau pour aller dériver dans le bleu. Fabricio déroule vers la surface une bouée de positionnement, permettant au pilote du pneumatique de nous suivre. Quant à nous, nous avons un œil sur Fabricio et l’autre en quête du big animal. Je remarque, en regardant vers le fond, situé à plus de 70 mètres de profondeur, des dizaines et des dizaines de requins marteaux qui se déplacent en faisant osciller leur large tête d’un côté et de l’autre. Autour de nous, il y a des milliers de poissons au ventre rouge. On les nomme gringos, pour se moquer des Américains qui, en vacances au Mexique, prennent souvent des coups de soleil sur la bedaine. Nos réserves d’air achèvent et nous remontons lentement vers la surface sans avoir vu the big animal.

À notre retour à bord de l’Estrella del Mar, nous apprenons qu’une plongeuse du deuxième pneumatique s’est blessée à la main gauche. Les premiers soins lui sont administrés et la communication par radio satellite est établie avec un médecin local.Une demi-heure plus tard, Fabricio nous réunit pour nous informer que nous devons rebrousser chemin et retourner vers les îles centrales de l’archipel, car il n’y a pas d’autres bateaux pouvant se rendre jusqu’à nous rapidement. Le plan consiste donc à se diriger vers l’île Pinta, où nous attendra un bateau rapide à bord duquel la femme blessée et son mari navigueront vers l’hôpital. Cette mésaventure nous fait tous prendre conscience qu’un accident relativement banal peut prendre des proportions catastrophiques lorsque nous voyageons en contrées lointaines.

À la suite de cette réunion, l’équipage s’affaire immédiatement aux préparatifs afin d’entreprendre la route vers l’île Pinta. Quant à nous, nous rangeons nos équipements à l’abri des vagues, qui ne manqueront pas de nous agiter. Tour à tour, nous tentons de consoler la dame et son mari. Ils sont complètement dévastés par l’idée de faire perdre une journée complète de plongée au reste du groupe. Nos efforts sont vains et ils demeurent inconsolables.

Vingt et une heures plus tard, l’île de Darwin est de nouveau en vue et je sens l’excitation des plongeurs renaître. Cette fois, au lieu de dériver dans le bleu à la fin de la plongée, Fabricio nous emmène du côté opposé de l’arche, sur un fond sablonneux où nous allons pouvoir observer les requins d’un peu plus près. La visibilité n’est pas excellente. Cependant, les requins sont au rendez-vous. Je tente de m’approcher d’eux lentement, mais il n’y a rien à faire. À moins de 10 mètres, ils deviennent nerveux et s’éloignent lentement. À la fin de la plongée, Fabricio nous explique que les bulles de nos détendeurs les effraient. Ceux qui réussissent à les filmer et à les photographier de près s’équipent de recycleurs qui ne produisent pas de bulles.

Après deux jours à Darwin, nous levons l’ancre en direction de l’île Wolf. Notre première plongée se fera du côté est de l’île. Fabricio nous emmène explorer de petites cavernes où, fréquemment, il observe des requins endormis. Sous l’eau, je sens qu’ils n’apprécient pas notre présence et qu’ils cherchent à fuir. La lumière ambiante est faible, ce qui rend la photo difficile. J’en vois un fuyant vers le fond de la caverne. Il fait deux tours sur lui-même et fonce vers la sortie. Il passe à toute vitesse à moins de trente centimètres de moi. La nervosité du requin est palpable et communicative. Je me sens aussi un peu nerveux devant ces prédateurs fébriles.

Vers la fin du trajet, le courant augmente et je pense uniquement à protéger le hublot de mon caisson. Le courant nous emporte rapidement et les rochers approchent à toute allure. Je vois le fameux pinacle dont Fabricio nous a parlé. À ce point précis, le courant doit approcher les quatre nœuds. Je contourne le pinacle et malgré la beauté du paysage sous-marin, je ne pense même pas à prendre une photo. En réalité, j’ai peine à relever l’appareil tellement le courant est puissant. Une fois le pinacle passé, le voyage nous semble plus calme. Nous nous déplaçons maintenant paisiblement dans le bleu.

Notre dernière plongée à l’île Wolf représente notre dernière chance de pouvoir observer et photographier le requin-baleine, celui que Fabricio nomme the big animal. Pour cette plongée, Nathasha sera notre guide, puisque Fabricio dirige l’autre pneumatique. Nos yeux scrutent les environs sans cesse dans l’espoir de voir une masse immense d’un bleu foncé et tachetée de points pâles apparaître. Le spectacle n’est toutefois pas désagréable avec ces requins, tortues et raies défilant devant nous. Nous épuisons nos réserves d’air au maximum et remontons vers le panga. À notre retour sur l’Estrella del Mar, les plongeurs de l’autre groupe cachent à peine leur joie. Ils en ont vu un ! Un mélange de déception et de jalousie s’empare de nous. À la blague, il y en a un qui propose d’aller effacer les cartes mémoire des plongeurs qui étaient avec le groupe de Fabricio. Finalement, nous les félicitons pour leur rencontre et convenons qu’il va falloir un jour revenir pour un face-à-face avec the big animal.

Une fois l’émotion passée, Fabricio nous rappelle à l’ordre et nous demande de nous préparer pour le voyage de retour vers Cousin’s Rock, situé près de l’île Santiago. Mon corps maintenant acclimaté aux mouvements du bateau, je ne consomme plus de Gravol pour cette dernière portion du trajet.

Le lendemain matin, l’Estella del Mar ancré et le petit-déjeuner derrière nous, je me prépare pour nos deux dernières plongées du voyage. Fabricio nous explique qu’ici, le courant ne sera pas un problème. Je suis un peu inquiet, car mes pieds n’en peuvent plus. Les longues plongées des derniers jours dans le courant ont meurtri mes pieds au point ou j’ai peine à enfiler mes bottillons. Si d’autres partagent mes peines, je demeure cependant le plus affecté de tous.

Au premier site, nous croisons un immense banc de black-stripped salema. Un petit poisson arborant des rayures foncées sur fond argenté, endémique des îles Galápagos. Je vois deux plongeurs du groupe littéralement disparaître au milieu du banc. Devant moi, il n’y a maintenant qu’un mur argenté aux reflets jaunâtres. Le banc de poissons enveloppe complètement les plongeurs. Ils ressortent un peu plus loin et semblent avoir apprécié, car ils retournent aussitôt au centre du banc.

Un peu plus loin, dans un mouvement de danse parfaitement synchronisé, un banc de gringos et de black-stripped salema pointe le nez vers le fond. Un comportement pour le moins bizarre et incompréhensible, mais ô combien gracieux.Avec un brin de tristesse au cœur, nous entamons, de l’autre côté de l’île, notre toute dernière plongée aux îles Galápagos. Avec un brin de tristesse au cœur, nous entamons, de l’autre côté de l’île, notre toute dernière plongée dans l’archipel

À cet endroit, nous courons la chance de voir des tortues et des otaries. Les tortues se sont faites rares, mais les otaries sont au rendez-vous. Comme des torpilles, les adultes virevoltent autour de nous. Les plus jeunes, beaucoup plus aventureux, s’approchent. J’en profite autant que je peux. Je soupire de tristesse à l’approche du panga. Je monte à bord et c’est ainsi que se termine un des plus magnifiques voyages de ma carrière.

Texte et photos Robert La Salle – Été 2008 – Tous droits réservés

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